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Tunisie : Le néocolonialisme agricole européen, servi au cyanure

Un rapport accablant, publié par l’Agence Tunis Afrique Presse (TAP), accuse des entreprises agricoles tunisiennes d’importer d’Europe plus de 240 tonnes de pesticides, interdits sur le Vieux Continent. 

Plus de trente pesticides considérés comme dangereux en Europe sont toujours importés et utilisés en Tunisie. C’est une accusation grave, à l’égard de plusieurs parties, que porte une association tunisienne. En effet, l’Association de l’Education Environnementale pour les Futures Générations (AEEFG) porte l’attention sur cette catastrophe. Après constatation, le réseau international pour l’élimination des Polluants Organiques Persistants (POPs) confirme le rapport AEEFG. 

Les pesticides dont plusieurs sont classés Produits Hautement Dangereux (HHP), représentent 17,3% des importations relatives. Et plus de 80% de ces produits toxiques sont utilisés à des fins agricoles. 

Dans le pays d’Afrique du Nord, 33 entreprises sont actives dans le secteur des pesticides. Plus de 215 pesticides sont enregistrés et distribués sur le marché sous 493 marques. Toutefois, les quantités effectivement importées entre 2019 et 2021 sont inconnues. En raison de la nouvelle confidentialité des réunions de la Chambre de Commerce tunisienne, cette menace est silencieuse. 

Selon le rapport, la Tunisie aurait importé 240 tonnes de HHP à usage agricole en 2018. Ces produits ont été interdits en Europe. Le dernier pesticide en date concerné par les bans de l’Union européenne date de septembre 2020. La solution, contenant de l’oxyde d’éthylène, est hautement et activement cancérigène ! Elle le serait même jusqu’à 2300 fois plus que le seuil moyen toléré dans le monde. Selon l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), plus de 200 000 personnes par an meurent à cause des pesticides. 

Des produits toxiques, du producteur au consommateur

Parmi les produits dangereux utilisés en Tunisie, 35 tonnes annuelles de cyanamide figurent sur la liste. Le pesticide contient de l’ammoniac concentré. Ce composant chimique, létal en grande quantité, ne l’est pas moins à faible dose. En effet, lors de la décomposition de la cyanamide, le NH3 se sépare du carbure de calcium. Il se colle aux particules du sol agricole et aucun solvant ne peut le dissoudre. Avec le cumul, le pesticide détruit les cultures à petit feu. Et à force de consommer les produits de ces cultures (une majorité en Tunisie), le cancer serait parmi les maladies moins graves dont on pourrait être atteint. 

Donc, la cyanamide en question est lourdement utilisée comme herbicide en raison de son coût. Le kilogramme ne dépasse pas les 2 dollars sur le marché tunisien. Et un kilogramme suffit à la consommation hebdomadaire d’une culture de 10 hectares. 

Selon l’article de la TAP, 19 autres pesticides interdits par l’UE ont été exportés en Afrique en 2019. Une grande majorité était dirigée vers les pays d’Afrique du Nord. Les ONG Public Eye, Greenpeace et d’autres qualifient l’exportation de ces pesticides des pays européens d’hypocrisie toxique. 

Néanmoins, le ministère de l’Agriculture tunisien serait bel et bien mêlé à cette histoire sordide. La présidente de l’AEEFG, Semia Gharbi, a révélé qu’une fénéantise du gouvernement serait en cause. Gharbi a déclaré à la TAP : « la liste des pesticides approuvés, publiée par le ministère, remonte à 2017 », a-t-elle affirmé. Ce problème n’incomberait pas à tous les pays agricoles africains. L’Egypte, le Soudan, le Maroc, le Ghana et le Congo sont très sévères en la matière. La faute ne relèverait pas de la responsabilité des acheteurs uniquement, cela dit.

Interdits à la vente, quid de la production ?

Certes, le laxisme de la Tunisie et d’autres pays africains importateurs est grave. Cependant, l’Europe est aussi mise en cause. De prime abord, des compagnies européennes produisent ces poisons. Or, elles ne peuvent pas les vendre légalement en Europe. Ce serait pour cette raison, que ces produits toxiques sont vendus en Afrique. 

D’ailleurs, la présidente de l’AEEFG dénonce le « deux poids, deux mesures » de ce paradigme. Selon l’ONG Public Eye, la Commission européenne pour l’Environnement aurait rejeté la faute sur les consommateurs. Une source de la commission aurait déclaré : « l’interdiction d’exportation signifie automatiquement que les pays tiers cesseront d’utiliser ces pesticides. Ils peuvent en importer d’ailleurs ». 

Une déclaration dangereuse. Dans la mesure où les pays africains, surtout les ex-colonies françaises, n’ont vraisemblablement pas d’autres choix. En effet, les réglementations des devises augmenteraient les coûts d’importation tierce à des taux insupportables. En l’occurrence, les pays européens impriment et contrôlent les valeurs monétaires de dizaines de pays africains. 

Contrairement à ce que l’on pourrait penser, l’Europe est discrète quant aux pesticides fabriqués par ses ressortissants. Il s’agit tout de même d’un paradoxe, de fabriquer un produit interdit à la vente, et de l’exporter légalement. En ce qui concerne les gouvernements africains, il est clair que la bonne foi ne s’appliquerait pas au contexte commercial. A priori, le colonisateur d’hier, serait l’empoisonneur d’aujourd’hui, quod erat demonstrandum, non pas que ça soit contradictoire.

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