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Tchad : Baba Laddé, le nouveau bourreau du régime Déby ?

A la suite d’une audience avec le chef de la junte tchadienne, Mahamat Déby, l’ancien chef rebelle Abdelkader Mahamat, alias Baba Laddé, a été nommé chef des services de renseignement du Tchad. Une nomination très controversée…

C’était l’une des interrogations de la part des observateurs : au Tchad, quelle est la position de Baba Laddé vis-à-vis de l’héritier du défunt président Idriss Déby Itno, Mahamat Déby ? Le président du Conseil militaire de transition (CMT) tente depuis plusieurs mois d’obtenir l’appui des groupes armés quant à la feuille de route de la transition tchadienne. Le seigneur de guerre peul, très influent auprès des groupes rebelles, Abdelkader Mahamat — plus connu sous le nom de Baba Laddé — gardait le silence.

Baba Laddé était revenu au Tchad quelques jours avant l’assassinat de l’ancien président. Après des années de prison, suivies de plusieurs années d’exil, le rebelle avait finalement été gracié par Idriss Déby. De par son influence sur une grande partie des groupes armés, et son soutien, pendant plus de 20 ans, à l’opposition tchadienne, l’hypothèse la plus plausible aurait été de le voir s’élever contre la prise de pouvoir par Mahamat Déby en avril dernier.

Mais il n’en a finalement rien été. En mai, un conflit a éclaté le long de la frontière entre le Tchad et la République centrafricaine (RCA), impliquant la milice 3R – dont Baba Laddé est un chef historique – et les soldats tchadiens d’un côté, et l’armée centrafricaine et les paramilitaires de Wagner de l’autre. Rien n’indiquait alors que l’armée tchadienne protégeait les 3R, qui avaient, pendant des années, commis de nombreux massacres au Tchad.

Ce jeudi 14 octobre, on apprend qu’en réalité, Baba Laddé s’était rapproché du fils Déby, au point que ce dernier en a fait son patron des services de renseignement.

Les enjeux de l’alliance entre Mahamat Déby et Baba Laddé

Nommer un homme accusé de crimes terroristes, de vente d’armes, de massacres de civils — Il a été condamné pour certains de ces chefs d’accusation — dans quatre pays africains dont le Tchad, en tant que chef du renseignement est un pari risqué pour Mahamat Déby. Pourtant, une alliance entre la junte tchadienne et Baba Laddé ne pouvait pas mieux tomber.

En effet, Mahamat Déby tente tant bien que mal de rallier les groupes armés de l’opposition à son dialogue national. Un fiasco, jusque-là, malgré une prétendue médiation pilotée par le président du Togo Faure Gnassingbé et son ministre des Affaires étrangères, Robert Dussey. Les groupes armés seront, sans doute, bien plus disposés à parler avec l’un des leurs, voire l’un de leurs chefs historiques.

Ensuite, au milieu d’une guerre contre les groupes terroristes sur les frontières nigérienne, nigériane et camerounaise, Baba Laddé pourrait être un atout de taille. Très connecté aux Peuls du Nigéria et du Cameroun, où il est accusé de plusieurs crimes, Baba Laddé saura composer avec les stratégies des groupes terroristes ou, du moins, négocier avec ces derniers.

Enfin, il faut rappeler la récente escalade meurtrière entre le Tchad et la RCA. Et si la nomination du rebelle à la tête des services de renseignement tchadiens provoquera sans doute une certaine réticence de la part de la République centrafricaine, cela devrait pousser le Tchad à obtenir l’appui de celui qui faisait la pluie et le beau temps dans le nord de la RCA pendant plus d’une décennie.

Le meilleur ennemi de Wagner

Sur ce dernier point, la nomination de Baba Laddé à un poste aussi sensible aura des conséquences diplomatiques et probablement militaires. Pas plus tard que le 24 septembre dernier, Baba Laddé menaçait directement le Mali et appelait les Peuls maliens à se soulever contre l’Etat, qui finalise un accord avec les paramilitaires russes de Wagner. En effet, Baba Laddé est le meilleur ennemi de Wagner depuis longtemps déjà. En RCA, il avait, selon son mouvement, le Front populaire pour le redressement (FPR), mené la charge des rebelles centrafricains 3R contre l’armée centrafricaine et les soldats de Wagner.

Ainsi donc, le président de la RCA, Faustin-Archange Touadéra, a annoncé ce vendredi un cessez-le-feu avec les groupes rebelles. Bangui refusait pourtant, depuis des mois, de discuter avec la Coalition des patriotes pour le changement (CPC) de l’ancien président François Bozizé. Les 3R font partie de la CPC, et l’accès de Baba Laddé, un chef des 3R, à une haute position au sein de l’Etat tchadien, complique grandement la situation dans le nord centrafricain.

Reste à savoir quelle est la position française au sujet de la nomination de Baba Laddé. Ce dernier n’aurait pas pu être nommé chef des services de renseignement sans l’accord de Paris, premier partenaire militaire du Tchad. La France compte-t-elle sur Baba Laddé pour mettre fin à l’influence russe chez le voisin centrafricain ?

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