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Sur quoi se base la suspension du vaccin Spoutnik V en Afrique ?

Après l’Afrique du Sud et le Botswana, la Namibie a suspendu le vaccin russe Spoutnik V. Une décision qui risque de s’étendre à d’autres pays africains et qui refroidit les ambitions russes en termes de diplomatie vaccinale.

Le ton monte entre le laboratoire russe Gamaleya et le Régulateur sud-africain des produits sanitaires (Sahpra). Entre septembre et mi-octobre, la Russie a exporté des centaines de milliers de doses de son vaccin Spoutnik V dans les pays d’Afrique australe. Mais l’intervention de la directrice de Sahrpa, Boitumelo Semete-Makokotlela, pourrait tout changer… Celle-ci affirmait, il y a une semaine, que « l’utilisation du vaccin Spoutnik V en Afrique du Sud, où la prévalence et l’incidence du VIH sont élevées, peut augmenter le risque pour les hommes vaccinés de contracter le VIH ».

La jeune directrice a donc suspendu le vaccin russe en Afrique du Sud, le lundi 11 octobre. Le vendredi 15 octobre, ce fut au tour du Botswana voisin de prendre la même décision, suivi, ce samedi, par la Namibie.

Une mesure que la directrice du Fonds Russe d’Investissement, Amelia Craddock, qualifie d’« injustifiée et injuste, basée sur des rumeurs ».

Le Gamaleya Research Institute, qui a développé le vaccin Spoutnik V, estime que la décision de la Namibie n’est basée sur aucune preuve scientifique. Mais dans un premier temps, pour Gamaleya, il s’agit de déployer le grand nombre de doses envoyées d’urgence en Namibie vers d’autres pays, pour que celles-ci ne soient pas perdues.

Deux poids, deux mesures

Plusieurs spécialistes critiquent la décision de la directrice de Sahrpa. Le régulateur sud-africain avait, cette année, donné son accord au vaccin AstraZeneca, puis aux vaccins Johnson & Johnson et Pfizer-BioNTech. Ces trois vaccins ont obtenu une « licence d’urgence », alors que Gamaleya convoitait cette même licence pour le Spoutnik V.

En pleine urgence, en Afrique du Sud, Sahrpa avait finalement donné le feu vert à l’importation du vaccin russe, ce qui avait encouragé plusieurs autres pays africains à franchir le pas. La suspension du vaccin russe a eu exactement le même effet et pourrait porter un coup d’arrêt à plusieurs campagnes de vaccination dans la région.

Spoutnik V n’est pas le premier vaccin à être critiqué par les autorités sanitaires sud-africaines : les trois autres vaccins acceptés par Sahrpa étaient accusés de provoquer des arrêts cardiaques, pour Pfizer, ou de rendre vulnérable au VIH pour AstraZeneca et J&J, qui utilisent des vecteurs viraux équivalents à ceux de Spoutnik V.

L’Afrique du Sud, terre de scandales

Pour Sahrpa, la décision de suspendre le vaccin russe sera lourde de conséquences. Le régulateur sud-africain s’étant imposé comme une source relativement fiable dans les analyses des vaccins contre la Covid-19 depuis le début de la pandémie, mais il perd aujourd’hui de sa crédibilité.

D’autant que le ministère de la Santé n’a pas été tenu au courant de la décision par Sahrpa, dont l’activité est officiellement suspendue depuis le 8 octobre. Le ministère a en effet décidé de geler les salaires des employés de Sahrpa.

Les laboratoires Gamaleya tentent aujourd’hui de comprendre ce qui se passe en Afrique du Sud. Sahrpa inverse la charge de la preuve, réclamant que les laboratoires russes démontrent « l’innocuité de Spoutnik V dans des contextes de prévalence élevées du VIH ». Ce à quoi Gamaleya répond qu’« il n’y a aucune preuve d’un risque accru d’infection par le VIH chez les humains après un rhume ou une conjonctivite. Mais si le point de vue (de Sahrpa, ndlr), était défendable, très peu de vaccins seraient homologués ou dotés d’une licence ».

Effet domino

Sur un autre plan, le retrait de l’Afrique du Sud, du Botswana et de la Namibie pourrait mettre un coup d’arrêt au partenariat naissant entre Gamaleya et les pays de l’autorité intergouvernementale pour le développement (IGAD). Le secrétaire exécutif de l’IGAD, Workneh Gebeyehu, avait discuté avec le ministre russe des Affaires étrangères, Sergeï Lavrov, lundi dernier, dans le but de faire importer des vaccins russes en Ouganda, en Somalie, au Kenya, au Soudan et à Djibouti.

« Nous (les pays de l’IGAD) ne pouvons pas rester enfermés pour toujours. Il y a beaucoup de jeunes en Afrique, beaucoup d’entre eux n’ont pas de travail ; les gens ne peuvent pas rester à la maison et mourir. Cela nécessite une intervention urgente », avait fait valoir Workneh Gebeyehu. Le représentant de l’IGAD de poursuivre : « C’est pourquoi nous demandons – non seulement pour la région de la Corne de l’Afrique, ou région de l’IGAD – mais pour l’ensemble de l’Afrique, à nos amis de la Fédération de Russie de considérer l’Afrique comme destinataire et bénéficiaire du vaccin contre la COVID-19 ».

Seulement voilà, les décisions successives des pays d’Afrique australe pourraient refroidir la Russie quant à un partenariat avec l’IGAD. Car au-delà des questions de santé, c’est de géopolitique dont il est question : Sahrpa et sa directrice sont considérés comme étant un pur produit du programme américain Young African Leaders Initiative (YALI). Et la Russie refuse d’envisager de devoir racheter ses vaccins, comme cela a déjà été le cas en Afrique du Sud, mais également en Slovaquie et au Guatemala.

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