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Pourquoi le rock contestataire n’a jamais trouvé sa place au Maghreb

Très populaire partout dans le monde, le rock contestataire n’a jamais vraiment eu sa place sur la scène musicale nord-africaine. Retour sur un rendez-vous raté entre le public et les rock stars.

En 1977 naît le mouvement punk. Et avec lui le punk rock, un dérivé plus contestataire du rock du début des années 1970. Un phénomène qui touchera toute la planète, ou presque. France, Allemagne de l’Ouest, pays nordiques, Nouvelle-Zélande ou même Japon… Après être né dans les pays anglo-saxons comme l’Angleterre, les Etats-Unis et l’Australie, le punk sème des graines un peu partout dans le monde, véhiculé par des esprits contestataires et révolutionnaires… Mais alors que les décolonisations ont eu lieu une quinzaine d’années plus tôt, l’Afrique, et plus particulièrement celle du Nord, reste hermétique au mouvement. Il faudra attendre les années 1980 pour que naisse le « rock arabe ». Un mouvement relativement discret. Car aujourd’hui, les jeunesses maghrébines ont, pour la plupart, oublié le rock comme outil de contestation pour se tourner vers le rap.

Des influences rock à Casablanca

Le « rock arabe » est né sous la houlette de Carte de séjour, le groupe de Rachid Taha. Un rock arabe, donc, mais aussi français. Car les pionniers de ce style donc des enfants d’immigrés, qui n’ont jamais véritablement coupé les ponts avec leur pays d’origine. Mais avant que Taha et ses amis ne branchent les guitares électriques, c’est du côté du Maroc que les membres de Carte de séjour se sont éduqués au rock. Mohamed Amini, guitariste du groupe, raconte : «  Quand je rentrais au Maroc chaque été pour revoir la famille à Casablanca, je retrouvais mes cousins qu’étaient des mecs branchés. Dans ma famille y a la fois des ruraux et des gens de la ville, des fonctionnaires, des cadres ; donc leurs enfants avaient accès à certaines choses. Et moi à Rillieux j’avais une autre vie : c’était l’immigration et le travail. Ces séjours avec les cousins ça m’a donc ouvert culturellement. Par exemple le film Tommy des Who, je l’ai vu au Maroc, Woodstock aussi. Des tas de trucs que jamais j’aurais été voir en France ».

Mais alors que l’on qualifie Carte de séjour comme étant un « groupe de rock arabe » ou un « groupe beur », ses fondateurs préfèrent dire qu’ils font du « rock français ». Mais dans les albums de Carte de séjour, on retrouve des fragments de « raïté », mais également de punk, de reggae ou de new wave. Dans certains morceaux, certains instruments maghrébins, comme le oud, le bendir ou la darbouka, donnent toute sa spécificité au répertoire de Carte de séjour. L’appellation d’« Arab rock » vient également d’une décision de Rachid Taha de chanter en arabe. S’il préfère écrire ses textes en français, l’auteur va surtout utiliser le darja algérien, l’arabe dialectal, mais aussi des expressions oranaises. On se souvient de « Rock el Casbah », inspiré de The Clash. « Rachid développait quelques idées en français qu’on discutait, et on se faisait aider par des étudiants arabophones à qui l’on demandait de les retranscrire en les rendant plus poétiques », indique Mohamed Amini. La contestation, elle, était dirigée contre les politiques français, contre le racisme ou contre l’occupation israélienne. Ce rock était donc effectivement plus universel que simplement arabe. Et le nom du groupe le prouve.

Des étudiants-rockeurs algériens

Et au Maghreb, alors, le rock a-t-il un jour ne serait-ce qu’existé ? Dans les années 1970, le milieu de la musique voit apparaître quelques bribes de rock… A l’époque, les Rolling Stones, Pink Floyd et d’autres groupes connaissent une succès de plus en plus mondial. En Algérie, le rock fera une jolie percée, notamment dans les milieux estudiantins. T34 sera l’un des pionniers du rock à Alger. Le groupe fait alors du bruit dans sa cité universitaire de Ben Aknoun. Timlilit, Khinjar, Metro ou encore Afous écument alors les scènes des universités pour distiller leur rock. Mais on est loin du rock contestataire de la fin des années 1970. Aujourd’hui, la scène rock algérienne est maigre, mais réelle : on peut notamment citer Baaziz et son « Chaâbi Rock’n Bled ». Plus cosmopolite, le gnaoui, d’origine kabyle mais aussi d’Afrique subsaharienne, est le pendant saharien du rock africain. La tendance de  Au Maroc, c’est à Casablanca qu’est née la scène rock dans les années 1960. Ce n’est que plus tard, dans les « années de plomb », que le rock marocain prend un virage plus contestataire. Sans scène majeure, les rockeurs marocains jouent dans des lieux plutôt confidentiels.

C’est un peu ce qui a freiné l’essor du rock. Mais pas seulement. Car un autre style de contestation a fait des émules au Maghreb, surtout en 2011 au moment des « printemps arabes ». La scène underground devient le porte-drapeau de la jeunesse. Mais ici il n’est pas question de punk ou de rock, c’est le rap qui devient le principal outil de contestation. Des artistes qui deviennent les chantres d’une jeunesse révoltée. Les rockeurs, eux, restent minoritaires et sont moins médiatisés. La population voit dans les riffs électriques, dans le métal et dans le punk, des sons trop sulfureux. Le rap, toujours en darja, devient l’art populaire par excellence, alors que le rock se chante bien souvent en anglais. Le rap s’intéresse aux problèmes sociétaux là où le rock conteste la politique des pouvoirs en place. C’est un fait indéniable : depuis les années 1960, le rock n’a jamais vraiment percé au Maghreb, où les rappeurs font désormais office de rock stars.

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