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Libye : le Premier ministre Abdel Hamid Dbeibah a-t-il une carte à jouer ?

Libye

En Libye, le front Benghazi-Misrata cherche à mettre fin au mandat du gouvernement d’Abdel Hamid Dbeibah. Mais ce dernier semble finalement pouvoir profiter de la situation

Et si Abdel Hamid Dbeibah avait finalement profité des querelles politiques en Libye pour se placer en pole position pour la suite de la transition ?

Après des semaines de lobbying intense, les efforts du chef du parlement de Tobrouk, Aguila Salah, n’ont finalement donné lieu qu’à une simple recommandation au procureur général pour que ce dernier « enquête sur les dépenses du gouvernement ». Aguila Salah menace également de faire geler le budget du gouvernement.

Pendant ce temps, les diplomaties étrangères continuent de traiter avec Abdel Hamid Dbeibah et son gouvernement d’unité nationale (GNU). Et le Premier ministre libyen ne semble en réalité par vraiment inquiété par les vociférations de Salah.

Si le parlementaire de l’est a réussi un sacré coup en réunissant Fathi Bachagha, Ahmed Miitig et Khalifa Haftar dans un front politique inattendu, le contrôle de la capitale Tripoli échappe encore à l’alliance Benghazi-Misrata.

Or, la non-tenue des élection est au centre des discussions de la classe politique libyenne. Face à une pression internationale qui s’intensifie, deux options se présentent pour la suite : une alliance est-ouest avec Dbeibah en figure de proue d’un côté ; un front kadhafiste qui ramènerait le statu quo de l’autre.

Dbeibah : le règne de l’argent en Libye

Cette dernière option n’exclut pas Dbeibah non plus. Le Premier ministre libyen a réussi en moins d’un an à s’assurer les faveurs de plusieurs pays étrangers. Sur le plan national, Dbeibah a basé son influence sur l’argent. Alors, même si Aguila Salah a réussi à extirper le budget de l’Etat du contrôle de Dbeibah, ce dernier est aujourd’hui très proche de récupérer le « butin de Kadhafi » tant convoité.

En effet, le Premier ministre libyen se serait assuré l’allégeance de la Libyan Investment Authority (LIA) et du Libyan Asset Recovery and Management Office (Larmo), les deux institutions de recouvrement des avoirs de l’Etat libyen à l’étranger. L’ancien directeur de la LIA, Ali Mahmoud Hassan, représente encore la Libye dans la procédure judiciaire new-yorkaise visant le déblocage de 60 milliards de dollars par huit banques.

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Sur le plan diplomatique, accompagné de sa ministre des Affaires étrangères Najla Mangoush, Abdel Hamid Dbeibah est beaucoup plus consensuel à l’étranger qu’en Libye. Ces trois derniers jours, la Turquie, le Qatar et les Emirats arabes unis (EAU) ont conclu des accords avec le GNU pour l’allègement des prérequis de visas et la levée de l’obligation de visas pour les deux pays arabes, pour les Libyens.

Côté américain, la cheffe de la Mission d’appui des Nations unies en Libye (MANUL), Stephanie Williams, affirmait samedi dernier que « la Libye n’a pas besoin d’un nouveau gouvernement ». Une attaque en bonne et due forme contre Aguila Salah et Haftar, qui n’est pas passée inaperçue.

Stephanie Williams veut-elle attirer la Russie et la Turquie ?

Car, en proclamant à demi-mots ce soutien onusien pour le GNU de Dbeibah, Stephanie Williams ne cherche pas seulement à prendre le train en marche. « Il y a des mercenaires en Libye depuis les années 1970. Je ne crois pas que ce (leur retrait, ndlr) soit une carte qu’il soit nécessaire de jouer en ce moment », a déclaré Williams.

Et la représentante de la mission de l’ONU de poursuivre : « Je ne vois pas d’autre issue pour la Libye qu’un processus politique pacifique. J’exhorte les législateurs, qui se sont réunis lundi dans la ville orientale de Tobrouk, à s’entendre sur un processus clair, limité dans le temps, avec un horizon clair et à ne pas créer un processus ouvert. Ils ont une grande responsabilité à assumer dès maintenant pour respecter la volonté des Libyens qui se sont inscrits sur les listes électorales. Les Libyens veulent la fin de cette longue période de transition que le pays a connue depuis les événements de 2011 ».

Stephanie Williams s’est aussi engagée à « faire pression » pour que les élections libyennes soient organisées avant juin 2022. Un calendrier « très raisonnable et possible » selon la diplomate. Mais en écartant la poursuite du rapatriement des combattants étrangers dans le même temps, Williams, qui se trouve aujourd’hui à Moscou, pourrait aussi obtenir les soutiens turc et russe.

La Libye aux temps de la realpolitik

Si la pression américaine, et possiblement turque, ne suffisent pas pour faire fléchir Aguila Salah, un autre facteur pourrait être beaucoup plus convaincant : en soutenant Khalifa Haftar et Bachagha, Salah s’est définitivement mis aux dans le camp adverse du conseil des tribus du Fezzan. Ce dernier se tient, à son tour, derrière le fils de Mouammar Kadhafi, Saïf al-Islam Kadhafi.

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S’il est inconcevable que Kadhafi se rapproche de Benghazi ou de Tripoli, aucun des deux fronts ne jouit aujourd’hui de sa popularité. Toutefois, si Bachagha, Salah, Haftar et Miitig soutenaient Dbeibah, une grande partie de la Libye, et la quasi-totalité des puissances étrangères, verraient leurs intérêts converger.

D’autant plus qu’en Libye, la partie qui tient l’argent tient également l’administration et une part non négligeable de l’armée et des milices. S’il est certain que le prochain rendez-vous électoral sera à nouveau décalé, nombreux sont les observateurs à estimer que le cessez-le-feu pourrait se poursuivre en cas de maintien du gouvernement de Dbeibah.

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