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[Gangs d’Afrique] « Black Axe », la mystérieuse mafia nigériane

Black Axe

L’organisation mafieuse d’origine nigériane « Black Axe » — ou « Confraternité de la hache noire » — inspire la crainte partout dans le monde. Entre activités criminelles, lutte anticoloniale et superstitions, l’organisation reste aujourd’hui l’une des plus mystérieuses.

Narcotrafic, assassinats, arnaques, politique… La « Confraternité de la hache noire » – « Black Axe » – est très difficilement définissable. Pour certains, il s’agit d’un simple gang. Ironiquement, depuis la montée en puissance de cette organisation en Italie, la presse la qualifie plutôt de mafia.

Depuis 2002, et la découverte de la grande influence de « Black Axe » au Nigéria, en Afrique du Sud et au Royaume-Uni, plusieurs journalistes d’investigation se sont penchés sur les origines et les activités de ce groupe.

Une chose est sûre, beaucoup de détails sur « Black Axe » forgent sa légende. Les membres de la « hache noire » ont une obédience sectaire à leurs chefs. Tant et si bien que l’identité de ces derniers n’est que spéculations.

Certaines stars nigérianes ont admis, au fil des années, leur appartenance à « Black Axe », à l’instar de Burna Boy ou du frère de l’actrice Regina Daniels. Sans oublier le chanteur Davido, dont des photos en tenue de culte avaient filtré sur les réseaux sociaux.

Lire : Burna Boy, le roi nigérian de l’afro-fusion, enchaîne les succès

La figure la plus connue pour appartenir à « Black Axe » est le politicien nigérian Augustus Bemigho. Une enquête conjointe des Services secrets américains (USSS), du FBI et d’Interpol a provoqué l’arrestation de 35 membres de l’organisation aux Etats-Unis et en Afrique du Sud en 2021.

L’enquête avait recensé des comptes sur les réseaux sociaux impliqués dans la promotion de l’idéologie du groupe, mais aussi dans la fraude en ligne, une pratique connue sous le nom de « broutage ».

En 2017, les forces de l’ordre canadiennes avaient découvert un réseau de blanchiment d’argent ayant remis dans le circuit la somme de 5 milliards de dollars au Canada. Des documents ont alors fuité, révélant une grande présence de « Black Axe » dans plusieurs pays du monde : Nigéria, Emirats, Japon, Royaume-Uni et une douzaine d’autres pays.

Amalgames entre « Black Axe » et le mouvement radical de défense des Noirs

La plupart des membres présumés de cette mafia agissent au sein de l’ONG reconnue dans plusieurs pays du monde : le Nouveau mouvement noir d’Afrique (NBM). Le président de l’organisation, Ese Kakor, assure cependant à la BBC que « le NBM n’est pas ‘Black Axe’, nous n’avons rien à voir avec la criminalité ».

Toutefois, le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR), par le biais de son unité de recherche Refworld, assure que « Black Axe » et le NBM sont indissociables. Un constat douteux.

Selon des documents de la Cathédrale de Coventry, datant de plus de 1 000 ans, des adeptes du culte vénérant la divinité Korofo et arborant l’emblème de la hache noire de « Black Axe » ont fait leur apparition en Europe depuis longtemps. A la création du NBM, en 1977 à l’Université du Bénin dans le sud du Nigéria, les membres du mouvement portaient l’image de la hache noire dans un esprit symbolique de violence révolutionnaire. Une idéologie dont le NBM se réclame encore d’ailleurs, mais qui n’a rien à faire avec les activités des membres de « Black Axe ».

Autre point qui explique l’amalgame : dans un récent documentaire de la BBC sur « Black Axe », des gangsters y appartenant assurent que leur quartier général se trouve dans l’Etat d’Edo, dans le sud nigérian. « Black Axe » partage donc la même région d’influence que le mouvement panafricain NBM. De plus, la revue du NBM, Uhuru, s’appelait autrefois… « Black Axe Magazine ».

Une mafia internationale

Au-delà de ces curiosités sur l’origine de « Black Axe », les éléments criminels du gang sont issus, en réalité, des escadrons de la mort créés par l’armée nigériane dans les années 1970 dans le sud du pays. Au départ, « Black Axe » était un groupe paramilitaire chargé de persécuter et de réprimer les rémanents des indépendantistes biafrais après la fin de la guerre civile.

« Abandonnés » depuis la fin de la guerre, les « axemen » – comprendre « bouchers » – de cette organisation ont étendu leurs opérations au fil des vagues migratoires. C’est ainsi que, vers la fin des années 1980, les premières « mafias nigérianes » sont apparues en Italie et au Royaume-Uni. Dans les années 1990, les forces de l’ordre italiennes ont arrêté des centaines d’affiliés à « Black Axe » dans le sud du pays. En 2016, l’organisation criminelle est apparue dans le nord italien, ainsi qu’en Autriche et en Slovénie, deux pays voisins.

Selon un rapport de Human Rights Watch (HRW) en 2007, la Black Axe recrute ses membres hors du Nigéria en leur forçant la main. HRW a recensé des dizaines de témoignages de migrants nigérians vivant en Europe ou aux Etats-Unis dont les familles auraient été menacées, enlevées ou tuées afin de les inciter à travailler pour le gang à l’étranger.

Si la saisie des fonds blanchis au Canada montre une chose, c’est que « Black Axe » est incroyablement riche. Son domaine d’activité criminelle à l’international varie de la vente de stupéfiants au racket, en passant par les enlèvements. Toutefois, « Black Axe » reste beaucoup plus ouvertement présente au Nigéria, son pays d’origine. Et ses activités au Nigéria montrent que l’organisation a des objectifs politiques.

Mainmise de « Black Axe » sur le gouvernement nigérian ?

Le scandale de l’arrestation, au Royaume-Uni, de trois membres de « Black Axe », dont l’ancien candidat au poste de gouverneur de l’Etat d’Edo, Augustus Bemigho, a mis la lumière sur le degré de contrôle exercé par l’organisation au Nigéria.

Mais si l’on en croit la presse internationale, cette influence ne se limite pas au sud du pays. « Black Axe » a formé plusieurs gangs et cultes qui lui sont affiliés dans les Etats du Delta, Ekiti, Imo, Ogun… mais aussi à Abuja et Lagos !

A Lagos, selon les médias nigérians, « Black Axe » aurait été à l’origine du massacre du culte des Confraternités d’Eiye en 2012. Le média Vanguard rapporte des assassinats ciblés dans le cadre d’une « guerre des cultes ».

En 2009, dans la capitale Abuja, trois membres de la Black Axe avaient enlevé deux ministres. Ils ont été arrêtés quelques heures plus tard par les Services de Sécurité de l’Etat (SSS) — les services de renseignement nigérians —, avant d’être exhibés dans la ville puis condamnés à six et dix ans de prison.

Une chose est certaine, au Nigéria, il est presque tabou de parler de « Black Axe ». Leurs quartiers sont impénétrables. Avant le tournage de son documentaire diffusé en décembre dernier, la BBC a négocié pendant des mois pour avoir des déclarations de la part de gangsters appartenant à cette confraternité.

Le jeune et populaire militant du parti présidentiel nigérian, le Congrès des Progressistes (APC), Tony Kabaka, assure que « la plupart des politiciens sont de mèche avec eux (les membres de la Black Axe) ». « Si vous me demandez : ‘Pouvez-vous identifier des membres de ‘Black Axe’ dans le gouvernement ?’, je le ferais », déclarait Kabaka, qui confirme avoir échappé à plusieurs tentatives d’assassinat.

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