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Au nord du Mozambique, Total attise les violences

Depuis 2017, plus de 2 200 personnes, pour la plupart des civils, ont été assassinées dans le nord du Mozambique. Mercenaires, armée et terroristes tuent en toute impunité. Un nouveau rapport suggère que le gouvernement pourrait être impliqué.

Au cours des trois dernières années, une guerre civile a plongé la province la plus au nord du Mozambique dans le chaos. Le tourisme sur les plages tropicales a laissé la place aux violences, à Cabo Delgado. La précarité dans la région a aidé les groupes terroristes Al-Shabab (al-Qaïda) et Ansar Al-Sunna (Daech) à y prospérer.

La fin de la guerre civile, qui a duré plusieurs décennies au Mozambique, n’a pas apporté de progrès économique. La nouvelle génération s’est sentie oubliée par les dirigeants politiques.

Et si la découverte de grandes réserves de gaz naturel permettait d’envisager l’éradication de la pauvreté, les multinationales gazières à l’image de Total ayant commencé à mettre en place des projets, les emplois promis ne sont jamais arrivés et de nombreux habitants ont même été chassés par des milices locales engagées par les compagnies occidentales.

Les combattants, dont beaucoup étaient de jeunes hommes ayant embrassé le wahhabisme, ont mené un conflit prolongé dans toute la province de Cabo Delgado. Ils prenaient pour cible les civils. Les rapports successifs des ONG décrivent une véritable terreur infligée par les combattants dans les villages du nord.

Les histoires des survivants, tailladés et laissés sur le bord de la route pour avertir les autres, glacent le sang. Les milices donnent généralement deux choix aux villageois : les rejoindre ou mourir.

Des témoignages accablants pour le pouvoir

Peu de journalistes sont en mesure de se rendre à Cabo Delgado pour couvrir le conflit. Les quelques reporters qui s’y aventurent risquent l’enlèvement. La vie au nord du Mozambique est simplement racontée par des jeunes femmes qui ont été libérées ou qui ont échappé aux combattants le mois dernier.

Cinq adolescentes sont arrivées au port de Nacala, marchant pendant une semaine depuis un avant-poste d’Al-Shabab. Les filles ont déclaré qu’elles avaient été retenues captives pendant trois ans, obligées de servir les combattants des groupes terroristes. Ces derniers les relâchaient périodiquement lorsque la nourriture venait à manquer.

Les militaires du Mozambique ne semblent pas avoir profité des faiblesses des insurgés. Envoyées dans la région pour protéger les villageois, de nombreuses troupes ont, selon les récits, extorqué des citoyens. Les villageois accusent également l’armée de se cacher lorsque les terroristes attaquent des villages, enlevant leur treillis ou s’habillant en femmes pour échapper aux violences. Des vidéos circulent également, montrant des soldats exécutant sommairement des terroristes et les villageois qu’ils soupçonnaient de les aider. Ces vidéos ont été manipulées, assure le gouvernement, mais Amnesty International les juge véridiques. L’ONG a sorti, le 2 mars dernier, un rapport accablant pour le gouvernement.

Terroristes, paramilitaires et multinationales

Depuis 2017, la presse désigne, à tort ou à raison, les groupes terroristes comme responsables des nombreux massacres au Mozambique. Al-Shabab et Daech partagent peu ou pas d’informations publiques, ce qui fait que, jusqu’au début du mois de mars 2021, 17 attaques meurtrières n’ont jamais été revendiquées. Amnesty International a donc publié un rapport accusant Al-Shabab et, à la surprise de tous, les paramilitaires sud-africains engagés par les compagnies gazières, ainsi que le gouvernement mozambicain.

« Les habitants de Cabo Delgado sont pris entre les forces de sécurité mozambicaines, la milice privée combattant aux côtés du gouvernement et le groupe d’opposition armé connu localement sous le nom d’Al-Shabab — dont aucun ne respecte leur droit à la vie ou les règles de la guerre », accuse Amnesty.

Le rapport suggère que les sociétés de sécurité privées opérant dans Cabo Delgado terrorisent également les habitants. Une société dont le siège est en Afrique du Sud, Dyck Advisory Group, est accusée dans le rapport d’Amnesty International d’avoir tiré sans discernement sur des civils, de les avoir mitraillés depuis des hélicoptères et d’avoir largué des bombes sur eux.

Il n’est pas surprenant que des mercenaires soient présents dans une zone riche en gaz, où Total opère une exploration de 20 milliards de dollars. Mais selon le rapport d’Amnesty International, c’est le gouvernement mozambicain qui a signé directement le contrat avec Dyck. Le personnel de sécurité de Dyck a attaqué des écoles, des hôpitaux et des huttes dans les villages, en affirmant cibler les combattants qui se cachaient parmi les villageois. Même aujourd’hui, Dyck refuse de répondre à Amnesty International.

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